L’impact de l’isolement social sur la qualité de vie et le bien-être

Dans les sociétés où la modernité est avancée, les liens sociaux se modifient et se trouvent contextualisés autrement. De nouvelles manières de vivre et d’entrer en relation avec les autres se créent et nous interpellent à plusieurs égards. Le mot individualisme est souvent employé pour décrire cette situation. Le paradoxe est que ces personnes, qui adoptent ce mode de vie, subissent de plein fouet les impacts négatifs de l’individualisme, comme en témoigne la multiplication des situations de solitude et d’isolement.

  1. Individualisation des relations sociales et effritement du lien social

La restructuration contemporaine des liens sociaux touche l’ensemble de la collectivité, mais ses formes et ses manifestations sont multiples et reflètent les spécificités de chaque espace social. On la retrouve donc dans plusieurs sphères de notre vie quotidienne : l’organisation du monde du travail et ses rapports hiérarchiques, l’univers domestique et familial, la vie du quartier et de la communauté, les réseaux formels et informels, mais aussi dans les zones de “marginalisation sociale” qui sont continuellement en processus de recomposition.

La solitude choisie peut être considérée comme mode de vie ; à l’heure actuelle l’évolution de la société fait que l’on peut choisir d’être, de vivre ou de travailler seul et d’en faire une composante importante de son identité. A l’inverse, l’isolement contraint occasionne de véritables souffrances à ceux et celles qui en sont victimes conduisant ainsi à l’exclusion sociale (notamment pour les populations vulnérables). L’isolement social quant à lui est le plus souvent lié à l’absence ou à la déficience des liens familiaux, lesquels constituent les liens primaires qui inscrivent une personne dans la collectivité. En effet, elles jouent des rôles fondamentaux dans la formation de l’identité, l’estime de soi et la capacité de faire face aux difficultés susceptibles de provoquer un isolement relatif et de créer un sentiment de solitude.

  1. La perception de la solitude par la société, l’individu et son évolution dans le temps

La solitude a d’abord été conçue comme une prise de distance volontaire de l’individu compatible avec une démarche de préservation du rapport à l’autre et de participation à la communauté. L’imposition de la solitude comme peine civile a elle-même été promue d’abord parce qu’on en attendait un éventuel rétablissement de la sociabilité. De nos jours, dans la mesure où la solitude imposée est vécue comme une perte de sens, elle renforce plutôt la rupture du lien social. Se profile ici la solitude comme impuissance, dont dérive maintenant la solitude assistancielle des catégories sociales qui impliquent l’intervention de l’État sous forme financière. Pour ces personnes isolées, la solitude est ce qui reste quand le social a perdu son sens. Elle n’est plus passage à vide, elle est le vide.

  1. L’impact de la filiation et des relations intergénérationnelles sur la solitude et l’isolement

La notion de filiation et de respect des aînés dans certaines communautés est fondamentale comme par exemple, dans les communautés autochtones. L’environnement social, les liens de parenté et d’affection qu’ils ont noués avec des personnes de différentes générations demeurent actifs et inscrits dans la quotidienneté, et ce même dans les foyers de personnes âgées. Le processus de transmission d’un héritage matériel et culturel entre les générations occupe une place centrale. La valorisation du rôle des aînés et l’importance qu’ils accordent à l’héritage qu’ils ont reçu et qu’ils transmettent, favorisent la naissance d’une perception de soi positive.

Les chercheuses, Deirdre Meintel et Mauro Peressini ont travaillé autour de cette question auprès de femmes âgées d’origines franco-québécoise, portugaise et italienne. La plupart d’entre elles n’ont pas vécu seules avant d’avoir atteint la soixantaine et, ont passé la quasi-totalité de leur vie adulte, à assurer les soins et l’entretien d’une maisonnée (conjoint, enfants, petits-enfants…). Au fil du temps, leurs contacts sociaux se sont appauvris et se limitent au cercle familial et aux personnes de même origine. Elles admettent souffrir de leur isolement relatif, mais leur mode de vie solitaire est en accord avec leurs valeurs et leurs aspirations. Ces femmes qui ont été socialisées dans d’autres milieux culturels  révèlent avoir une préférence pour l’habitation solitaire, tout à fait adaptée aux conditions de vie urbaine et à l’éloignement ou à la non-disponibilité de leurs enfants adultes. Elles souffrent certainement d’isolement et de solitude, mais n’envisagent pas un éventuel changement de mode de vie comme une solution à cela. Toutefois, ces femmes interprètent leur choix de vivre seules en termes de valeurs et d’intérêts familiaux plutôt qu’en termes d’individualisme et de souci de liberté : l’excuse récurrente qui revient est qu’elles ne veulent pas gêner leurs enfants.

  1. Les dispositifs de production des conditions d’isolement relationnel

La prolifération des informations fragmentées dont l’État et la bureaucratie disposent sur des clientèles dîtes particulières, n’offre pas la possibilité d’intervenir de manière concrète. Bien au contraire, le cloisonnement et la division en catégories sociales accroissent l’isolement des populations vulnérables. Cela a pour effet l’atomisation de la sphère sociale qui se répercute sur les institutions et le fonctionnement des différents services administratifs. On en arrive donc à un isolement relatif d’une partie de la société (population vulnérable) par rapport aux autres, ce qui rend les mobilisations collectives difficiles. La solitude n’est donc plus un ressenti individuel, mais une préoccupation collective. Elle revêt un caractère social et elle inquiète, parce qu’elle comporte des risques contre lesquels la société devrait réagir et dont elle devrait assumer le coût . Dans ce contexte, le repli de l’État providence a révélé la vulnérabilité relationnelle et le « risque de solitude» qui l’accompagne (instabilité familiale, vulnérabilité relationnelle et processus d’exclusion). À cela, s’additionne un autre facteur, celui de la vulnérabilité économique et la façon dont celle-ci touche les personnes selon leur milieu social (couches populaires).

Imposée ou choisie, la solitude est associée aux risques de pauvreté et interpelle de nouvelles modalités de soutien de la part de l’État.

  1. Individualisation des relations et recomposition des sociabilités

La recherche de sens et de soi n’est pas une caractéristique propre à l’adolescence. L’individu devient vulnérable face à l’absence de références sociales et culturelles qui soient légitimes et fiables. Des jeunes confrontés à une telle absence ne peuvent se projeter positivement dans l’avenir, d’autant plus  que ceux-ci peuvent éprouver des difficultés scolaires, sociales, ethniques ou autres. Les individus sont renvoyés à eux-mêmes, contraints de bricoler seuls des rituels ayant une valeur structurante incertaine pour le sujet, et ce parce que la communauté n’assume plus sa part essentielle dans les processus de formation de l’identité.

La sociabilité fait référence aux fréquentations qui assurent aux individus l’inscription dans un réseau de relations sociales désintéressées qu’ils ont nouées par choix.

  1. La numérisation de la société : les réseaux sociaux

Les réseaux sociaux ont redessiné les rapports interpersonnels en effaçant la frontière entre la sphère privée et la sphère publique, entre le réel et le virtuel et entre l’espace physique et l’espace social. Bien que leurs impacts soient controversés, il est difficile à l’heure actuelle de mesurer et estimer l’impact de ces réseaux  dans la création du lien social.

Source : Jean-Claude Martin Institut de recherche en santé et en sécurité du travail du Québec Françoise-Romaine Ouellette Institut québécois de recherche sur la culture

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