Violences : mettre le monde à l’endroit

Interview de la Docteure Muriel Salmona, réalisée par Sporenda

Source : www.isabelle-alonso.com

La docteure Muriel Salmona, psychiatre psychothérapeute spécialisée dans la prise en charge des victimes de violences, est également chercheuse et formatrice en psychotraumatologie, et Présidente de l’Association “Mémoire traumatique et victimologie” , elle est l’auteure de : “Le livre noir des violences sexuelles” paru chez Dunod en 2013 et de nombreux articles sur les violences intra-familiales, conjugales et sexuelles et la protection et la prise en charge des victimes. Elle vient avec son association de lancer une campagne « Stop au déni » pour lutter contre la « culture du viol » et l’abandon dans lequel sont laissées les victimes de violences.

S : Vous mentionnez au début de votre livre, « Le livre noir des violences sexuelles » que les violences envers les femmes et les enfants coûtent très cher à la société en soins médicaux, jours d’arrêt de travail, alcoolisme, toxicomanie, pertes d’emploi etc. Pourtant le coût financier considérable de ces violences n’est jamais mentionné nulle part. C’est donc littéralement une taxe que certains hommes font payer à l’ensemble de la société pour réparer les pots cassés par leurs violences. Les médias qui aiment chiffrer le coût de tout—immigration, déficit Sécu, etc, ne disent rien sur ce prix collectif à payer pour les violences masculines. N’y a-t-il eu aucune étude visant à établir plus précisément leur coût?

MS : Il y a eu très peu d’études effectivement, mais il y en a quand même eu une en 2006, dans le cadre du projet Daphné de lutte contre les violences, qui concernait le coût des violences conjugales ; on a essayé d’évaluer à peu près le prix, en Europe, de ces violences, ce qui a donné un chiffre se montant à plus de 20 milliards d’Euros. On a fait des fourchettes, et pour la France, on a estimé ce coût à 2,5 milliards d’Euros. Ce chiffre n’est qu’une estimation et ne concerne que les violences conjugales, beaucoup de facteurs de coûts, que ce soit pour la santé ou pour la justice, ont été oubliés dans cette estimation. Tel quel, le chiffre estimé est déjà énorme et ne peut absolument pas être mis en balance avec ce que serait le coût d’une prévention, de soins et d’une justice plus efficaces.

S : C’est extrêmement difficile à chiffrer parce que c’est tellement multiforme qu’il y a de nombreux coûts qui ne sont pas pris en considération.

Dr. MS : Oui comment chiffrer le préjudice moral et psychologique, comment chiffrer la souffrance et l’impact à terme sur la personnalité pour une personne qui est complètement envahie par les violences qu’elle a subies, l’impact sur sa sexualité, etc ? Tous ces coûts sont énormes et difficiles à chiffrer. Et cela génère une sorte de plafond de verre très bas pour les femmes victimes de violences, qui est mis en place très tôt—parce que les violences commencent souvent dans l’enfance – ce plafond empêche les adolescentes puis les femmes d’accéder à des choix qui soient en harmonie avec ce qu’elles veulent, avec leurs désirs. Et cela va impacter leurs études, leur vision d’elle-même, leur confiance en elle et leur estime de soi. Cela les formate à considérer qu’elles n’ont pas les mêmes droits, pas la même valeur que les hommes, qu’elles n’ont pas la même légitimité…Cela va modifier totalement leur trajectoire de vie, les engager dans des impasses qui auraient pu être évitées, ce qui leur aurait permis de se réaliser différemment, de trouver leur vraie place dans la société—car les inégalités, les violences et les discriminations sexistes ont empêché les femmes d’avoir leur vraie place dans l’histoire.

S : Vous soulignez que les conséquences psychologiques de ces violences sont souvent minimisées ou ignorées : dépressions, TS, automutilation, conduites autodestructrices peuvent résulter de violences subies dans l’enfance. Mais vous notez que le lien entre ces causes et leurs conséquences n’est jamais fait. Et le discours d’opinion commune continue d’insister sur la fragilité psychologique des femmes, en refusant de voir que ces fragilités résultent souvent de maltraitances masculines. Pourtant, dites-vous, personne n’accuse un individu de saigner s’il a reçu un coup de couteau. Pouvez vous nous parler de la façon dont les troubles psychologiques consécutifs aux violences sont utilisés pour discréditer celles qui en sont victimes – par la justice par exemple ?

Dr. MS : Depuis des dizaines d’années, on connaît très bien les conséquences des violences sur la santé, en particulier les conséquences psychotraumatiques, et leur impact ; on sait qu’il y a aussi des blessures neurologiques qui sont réparables mais qui existent bel et bien, et pourtant, toutes ces conséquences qui ont été très bien décrites, avec des études qui ont montré l’impact énorme des violences sur la santé, tout ça n’est pas enseigné en France ni pendant les études de médecine ni en formation continue. De même très peu d’informations sur ces conséquences psychotraumatiques sont diffusées, ce qui fait que la majorité des professionnels qui vont prendre en charge les victimes, que ce soit médecins, psychologues, travailleurs sociaux, policiers ou magistrats, n’en ont aucune connaissance. Donc ça contribue à entretenir tous les stéréotypes, à entretenir des dénis de réalité et des dénis de preuve puisque ce sont des conséquences qui sont parfaitement logiques, normales, universelles, liées non pas à la victime, à sa personnalité, sa prétendue fragilité mais à la violence, à la stratégie de l’agresseur et à sa volonté destructrice.
C’est le cas de la sidération, le fait d’être paralysée par une violence totalement aberrante qui vous tombe dessus et qui n’a aucun sens, ce qui paralyse le cortex (c’est ce que l’on voit avec l’IRM). Et on reprochera à une victime en état de sidération de ne pas avoir crié, de ne pas s’être défendue, de ne pas avoir fui, de ne pas avoir mordu—des exigences qui n’ont aucun sens par rapport à la réalité du trauma. Cette sidération va entraîner une impossibilité pour le cortex de contrôler l’émotion et le stress, ce qui génère une surcharge de stress telle que cela représente un risque vital, l’organisme mettra alors en place un mécanisme de survie exceptionnel pour interrompre à tout prix ce stress en faisant disjoncter le circuit émotionnel, ce qui produit une anesthésie émotionnelle avec une sensation d’irréalité, d’être déconnectée et spectatrice de la situation ; du fait de cette dissociation, les victimes vont avoir des difficultés à reconnaître émotionnellement l’événement, à réaliser ce qui s’est produit réellement.

Du coup, les personnes de l’entourage de la victime dissociée ne vont pas avoir non plus accès à ces émotions : quand on est en face de quelqu’un de dissocié, on ne ressent rien émotionnellement. Ces personnes de l’entourage vont prendre pour argent comptant cette absence de réactions et penser que si la personne qui se dit victime de violences paraît si distanciée, indifférente, c’est que les violences ne doivent pas être si graves, ou qu’elles n’ont pas existé, et que de toute façon elle est totalement à côté de la plaque, qu’elle ne comprend rien, voire que c’est par imbécillité qu’elle s’est laissée faire. Comme dans le film « Polisse » où on voit une jeune ado de 13 ans à qui des garçons ont imposé des fellations pour récupérer son téléphone, et les policiers vont lui faire la morale, et se moquer d’elle en lui disant : «mais alors qu’est-ce que tu aurais fait pour récupérer un ordinateur ?» Et tout le monde de rire, policiers du film et public de la salle de cinéma… Alors que cette jeune fille est dans un état de choc traumatique très important. Cette dissociation est génératrice d’incompréhension, de rejet, voire de maltraitances, car personne ne voit que derrière elle, il y a une souffrance extrême.

Et après la sidération et la dissociation, s’installe la mémoire traumatique, symptôme central des traumas. C’est une mémoire émotionnelle qui fait ensuite revivre l’événement traumatique à l’identique sous la forme de réminiscences, flashbacks, cauchemars, c’est comme une torture sans fin, une machine à remonter le temps qui fait que le moindre lien rappelant les violences les fait revivre comme si elles étaient en train de se reproduire à nouveau, avec la même terreur, détresse, souffrance, avec les mêmes images, sons, sensations. La disjonction dans le cerveau fait que le circuit de la mémoire est lui aussi interrompu, la mémoire émotionnelle n’est pas enregistrée par l’hippocampe (le logiciel pour enregistrer la mémoire et donner des repères temporo-spatiaux). Cette mémoire traumatique contient de façon totalement indifférenciée à la fois le vécu de la victime, le contexte et la mise en scène de l’agresseur, sa haine, son mépris, et tout cela vient ré-envahir le psychisme de la victime qui se retrouve en état de panique et de terreur, qui revoit des images atroces, qui ré-entend les phrases assassines de l’agresseur comme si c’était les siennes, qui ressent des douleurs, une suffocation, une sensation à nouveau de mourir, mais également l’excitation perverse de l’agresseur. Si les victimes se sentent coupables, ont l’impression de n’avoir aucune valeur, c’est la mémoire traumatique des phrases culpabilisantes et dénigrantes de l’agresseur qui les colonise.

Vivre avec cette mémoire traumatique est un enfer (c’est pour cela qu’il est essentiel de la soigner pour la désamorcer et la transformer en mémoire auto-biographique), pour survivre les victimes devront mettre en place des stratégies handicapantes comme des conduites d’évitement et de contrôle pour qu’elle ne se déclenche pas, en se censurant et en réduisant le plus possible son périmètre de vie, et quand on ne peut pas éviter son déclenchement, des conduites dissociantes pour l’anesthésier, comme des conduites addictives (alcool, drogues, médicaments à haute dose) ou des conduites à risque et des mise en danger (auto-mutilations, et des mise en danger sexuelle, ou sur la route, dans le sport, etc.) pour provoquer par le stress une disjonction afin de se dissocier et de ne plus rien ressentir. Conduites que l’on va également leur reprocher continuellement.

La méconnaissance de la mémoire traumatique fait que l’on va reprocher aux victimes de ne pas être capable de passer à autre chose, qu’on ne va pas comprendre l’intensité de leurs réactions et de leur mal-être et trouver qu’elles en rajoutent, qu’elles font du cinéma, qu’elles sont hystériques, paranoïaques. Ou bien les flashbacks et les réminiscences sensorielles vont être pris pour des hallucinations et parfois étiquetées à tort comme psychotiques.

Il y a une sorte de vision complètement fausse, à base de stéréotypes, qui est plaquée sur les victimes.
Et la disjonction et la dissociation peuvent aussi provoquer des amnésies et des pertes des repéres temporo-spatiaux qui vont encore plus faire douter de la parole des victimes qui ne sont pas capables de se rappeler de détails des faits de violences, des lieux, de l’heure, et qui peuvent a contrario, après les avoir oubliés, se rappeler soudain de scènes de violences dont elles n’avaient pas parlé auparavant, ce qui les fera soupçonner de mensonges par les policiers.

S : C’est une façon de se préserver du trauma, les amnésies ?

Dr. MS : Soit c’est une amnésie lacunaire liée à des atteintes neuronales lors du choc traumatique, soit c’est une façon de se préserver du trauma, en évitant d’y penser, en l’enfouissant, soit c’est complètement organisé par le système agresseur, et c’est souvent le plus fréquent, qui va intimer à la victime d’oublier. Si on vous fait les pires choses et que le lendemain, on vous approche – surtout si vous êtes enfant —comme s’il ne s’était absolument rien passé : « où est le problème, pourquoi tu fais la tête, pourquoi tu pleures ? », cela renforce le sentiment d’irréalité et un doute s’installe petit à petit par rapport à ce qui s’est passé qui fait que les violences que l’on a subies perdent de leur poids en termes de réalité et finissent par sombrer dans une zone inaccessible, et cette amnésie peut durer des années, voire des dizaines d’années. En conséquence, les victimes vont mettre beaucoup de temps avant d’intégrer ce qui s’est passé, avant de pouvoir le nommer, de pouvoir comprendre ce qui s’est joué et de s’en souvenir, ce qui entraîne des délais souvent importants avant de déposer plainte, ou avant tout simplement de pouvoir en parler. Et on va reprocher aux victimes : pourquoi n’a-t-elle pas parlé plus tôt, pourquoi a-t’elle attendu un an, dix ans, vingt ans ?

S : Ce n’est jamais le bon moment pour en parler, c’est toujours ou trop tôt ou trop tard…

Dr. MS : Il y a une totale méconnaissance du fait que ces conséquences (sidération, dissociation et mémoire traumatique) sont des preuves du traumatisme – et pourtant elles sont reprochées aux victimes, c’est fou ! Et il y a tous ces stéréotypes qui participent de la culture du viol et du déni de la réalité de ce qui se passe, où —comme me l’expliquait un officier de police— un viol, ça ne peut être que la nuit, dans la rue, par des marginaux, commis sur une femme «désirable» mais pas trop sinon elle aura provoqué l’agression par sa tenue ou ses comportements. Et c’est comme ça, ou sinon ça n’existe pas. Et si vous connaissez le violeur, ça n’est pas un viol, alors que dans plus de 80% des cas les viols sont par des personnes que l’on connaît, dans sa famille, son couple, son travail, que dans 60% des cas les viols sont commis sur des mineures, que les femmes handicapées subissent 3 à 4 fois plus de violences…

S : Il faut que ce soit un « viol parfait », qui satisfasse une longue liste de conditions parfaitement absurdes, sinon ce n’est pas un viol…

Dr. MS : Et pour les médecins, c’est pareil. Ils vont dire que l’importance des conséquences est plus la preuve d’une maladie mentale que d’une réaction traumatique et ils vont pathologiser des réactions qui ne sont que la conséquence de blessures traumatiques. On va renvoyer à ces personnes qu’elles sont psychotiques, qu’elles sont hystériques ou qu’elles ont des troubles de la personnalité graves (border-line), qu’elles sont dépressives. On va leur renvoyer que c’est elles-mêmes qui produisent ces symptômes, qu’elles sont responsables de leurs blessures, sans jamais dénoncer les violences qu’elles ont subies.

Une adolescente qui a été violée et qui part en vrille, qui s’auto-mutile, qui s’alcoolise, se drogue et fait des tentatives de suicide, on ne lui pose jamais la question : « pourquoi tu souffres tant ? Est-ce qu’on t’a fait du mal ». 21% des adolescentes ont déjà fait des tentatives de suicide et on ne leur demande pas pourquoi. On ne va pas chercher s’il y a eu des violences, ce qu’on devrait faire systématiquement, et même si elles disent qu’elles ont subi des violences, qu’elles ont été violées, on n’en tiendra pas compte, ça va être totalement mis à côté. On va faire des diagnostics qui tombent de nulle part et on ne va avoir de cesse que d’anesthésier leur souffrance par une camisole chimique. Au total soit la personne traumatisée est responsable de sa propre souffrance et on évacue les violences qu’elle a subies, soit ces violences sont connues, mais on ne les considère pas comme la cause des souffrances, et de toute façon on est responsables des violences qui vous sont infligées : la victime c’est la coupable.

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