L’esclavage émotionnel

La forme d’agression sexuelle la plus répandue dans mon secteur est l’inceste. Je travaille dans un milieu rural et les agressions sexuelles sont encore très taboues. Le secret de famille est très fort alors la victime se tait et continue à subir, peut-être jusqu’au décès de l’agresseur.

Nous encourageons les femmes à dénoncer les agressions, à briser le silence et à s’affirmer. Ceci à travers des activités d’implication communautaire de sensibilisation comme la marche des hommes « un mille en talons hauts », de revendications comme la marche « la rue, la nuit, femmes sans peur » et différents ateliers sur des thèmes variés. Ainsi toute la communauté, jeunes comme adultes, hommes et femmes, prennent position contre la violence à caractère sexuel. Les pas ne sont pas géants, mais le Centre Novas sème de petites graines qui portent fruits.

D’année en année, les agressions sexuelles demeurent présentes et destructives dans la vie des femmes. Une femme peut avoir une vie professionnelle, elle peut paraître heureuse, personne ne saura vraiment ce qu’elle vit au fond d’elle-même.

Voici un des cas auquel j’ai eu à faire face et qui justifie mon choix d’être intervenante.

L’agresseur, le père de la victime, est mort depuis 25 ans. La femme n’a jamais pardonné les agressions subies. Elle et ses sœurs en ont été victimes.

En ce qui concerne l’usagère que je vois, il a commencé à l’agresser à 5 ans et a continué jusqu’à ce qu’elle ait12 ans. Il la battait pour qu’elle ne le dénonce pas. Les agressions que son père lui a fait vivre ont affecté toute sa vie. Elle s’est mariée et a eu deux enfants. Elle est divorcée depuis 20 ans. Elle n’a jamais refait sa vie. Elle voit son père dans tous les hommes. Elle voulait pardonner et passer à autre chose.

Nous avons entrepris un travail par étape. Après quelques séances de rencontres individuelles, elle devait aller au cimetière où son père est enterré pour lui parler, ensuite, à la résidence familiale. Là, elle est restée des heures dans la rue, en face de la maison pour vivre son deuil. Elle a fait une longue marche dans le boisé proche et elle est partie s’assoir au bord de la rivière. C’est l’endroit où elle se réfugiait après les agressions. Elle a finalement écrit une lettre au défunt, lettre qu’elle a fait brûler par la suite. Elle a fait toutes ces démarches car elle voulait s’en sortir, elle voulait pardonner afin de continuer sa vie. Durant ce processus, j’ai appris que même si l’agresseur meurt, la douleur reste présente.

Malheureusement dans certains cas, l’absence de pardon garde la femme encore esclave de ses émotions. Ceci peut produire de la colère, de la haine et de l’amertume qui peuvent au bout du compte rendre la femme malade au physique et au mental.

Cette usagère me parlait de son travail, de son patron, de ses collègues; elle me passait des messages sous-entendus. J’ai appris que dès qu’une femme est devant moi, tout ce qu’elle dit compte. C’est en me parlant de son travail que j’ai découvert que quelque chose n’avait jamais été réglé : un deuil important qu’elle n’avait jamais fait. Cela m’a poussée à être plus attentive, plus à son écoute.

Une intervenante.

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