L’identité féminine par Camille Froidevaux-Metterie

Prendre soin de soi, c’est aussi… Savoir se situer. Se situer dans son entourage, dans sa communauté, dans sa culture, aux yeux de la loi et surtout selon son propre jugement.

Assumer son identité de femme est complexe et comprendre comment Être une Femme est devenu un processus fragile et laborieux qui dépend tout autant de l’estime de soi que de celle des autres.

Une femme s’échine chaque jour à répondre à de multiples conflits existentiels. Comment puis-je m’aimer? Comment m’accepter? Quelle image je reflète? Suis-je trop habillée, ne le suis-je pas assez? Suis-je trop maquillée? Que va-t-on penser de moi si je porte cette jupe ou si j’affiche ce décolleté? Suis-je féminine? Et si je le suis, me prend-on au sérieux?

Prendre soin de soi, en tant que femme, c’est aussi dénouer un casse-tête identitaire qui permettra à terme d’assumer son identité féminine. Mais qu’est-ce donc être féminine?

Pour tenter de réfléchir à cette question, nous avons choisi l’article de Camille Froidevaux-Metterie, journaliste à Philosophie Magazine, qui s’intérroge sur la féminité d’aujourd’hui.

Féminine si je veux, quand je veux !

Parmi les entrées de son Dictionnaire philosophique, André Comte-Sponville a choisi de faire figurer le terme « féminité ». Je dis terme et non pas notion car, précisément, je crois que ce mot ne renvoie à rien qui puisse être mobilisé pour comprendre le monde. Pour le dire simplement, la féminité n’est pas un concept. C’est pourtant ce que s’efforce de démontrer le philosophe en affirmant que la féminité fonctionne comme le pendant de la masculinité, l’un et l’autre renvoyant à un ensemble de postures et de valeurs permettant de décrypter les relations humaines. Le tableau est saisissant de naïveté et choquant de manichéisme : d’un côté, la douceur, la finesse et la poésie, de l’autre, la violence, la lourdeur et le prosaïsme… Et voilà les femmes définies par la recherche de l’amour, du bien-être et du bonheur (étant sous-entendu que seule une relation conjugale réussie est susceptible de leur apporter tout cela à la fois), quand les hommes continuent de courir après le sexe, l’argent et la gloire… Comte-Sponville s’est-il exilé au fin fond de la plus reculée de nos campagnes pour ignorer ainsi ce phénomène crucial que constitue la désexualisation du monde ? Ne voit-il pas que la révolution féministe a fait disparaître la division sexuée des ordres de l’existence, produisant une convergence des rôles et des statuts sociaux qui interdit désormais toute pensée binaire ?

Les femmes sont libres de ne pas « mettre la sexualité au service de l’amour » mais de la vivre pour ce qu’elle est, la possibilité du plaisir pour le plaisir.

Non, les femmes ne sont plus des êtres seulement privés, épouses dévouées au service du confort quotidien de leurs maris, mères aimantes qui portent et nourrissent leur progéniture, séduisantes amantes qui se font objets du désir des hommes. Elles ont accédé à un nouveau satut, celui de sujets dotés des mêmes droits que les hommes et légitimés, par là-même, à investir le monde. Pour le dire autrement, il se trouve que les femmes sont devenuespubliques. À ce titre, ce sont désormais des individus libres, libres notamment de choisir les modalités de leur vie amoureuse, libres par exemple de ne pas « mettre la sexualité au service de l’amour », contrairement à ce que postule Comte Sponville, mais de la vivre pleinement pour ce qu’elle est, la possibilité du plaisir pour le plaisir. Bon, je ne vais pas m’étendre ni me répandre, les arguments, de notre philosophe sont si simples, si convenus, tellement inutiles. Tranquillement assis sur le postulat d’une différence des sexes enracinée dans la physiologie, le voilà qui déplore le discrédit jeté par un certain féminisme sur la  « précieuse » féminité. Ce faisant, et c’est ce que je lui reproche en plus de tout le reste, il contribue à déconsidérer toute tentative pour réfléchir quelque chose comme une identité féminine.

Le problème se concentre sur ce point terminologique : la féminité n’est pas le féminin. La première relève du champ des représentations, renvoyant aux processus et rituels par lesquels se construisent des images destinée à servir de modèles. Le second ne se laisse pas si facilement définir, rétif précisément à toute fixation canonique. Parler de féminité, c’est projeter un idéal sur la réalité, et évaluer cette même réalité à l’aune de ses dérogations à l’idéal. La démarche est bien essentialiste, il s’agit de circonscrire, une fois pour toutes, un ensemble de critères propres à caractériser la femme. Il n’y a donc pas plusieurs types de féminité, il n’y en a qu’un seul dont l’intensité et la perfection varient. De l’assimilation aristotélicienne de la femme au froid et à l’humidité aux douces et poétiques femmes sponvillienne, une seule ligne court, celle qui associe féminité et minoration. La liste des attributs ainsi assignés est longue et lassante : passivité, mollesse, inconstance, indolence, futilité, légèreté, douceur, faiblesse, dépendance, sentimentalisme, émotivité, déraison, impatience… Elle traverse le temps pour se présenter à nous avec comme seul argument la force de la tradition.

C’est que la féminité est traditionnelle, elle fait signe vers un autre temps, le temps où le sexe biologique des individus les condamnait à remplir un certain nombre de fonctions et de rôles. La féminité, c’était donc un doux mélange de dévouement maternel, de dépendance matérielle et juridique, de disponibilité sexuelle. Dit-elle encore quelque chose du monde (occidental) dans lequel nous vivons ? Non, résolument non. Le terme est en fait devenu un marqueur désignant ces auteurs rétrogrades qui se plaignent de ce que les femmes ne soient pas restées ce qu’elles étaient. D’ailleurs, remarquons que ce sont le plus souvent les hommes qui parlent de féminité… les hommes et celles et ceux qui font de la prescription esthétique leur métier. Car il reste un domaine où la féminité continue d’être mobilisée sans complexes, c’est le domaine de la mode et de la beauté. La féminité se trouve là réduite au strict minimum, soit aux signes et artifices mettant en avant, soulignant, exagérant, le corps des femmes. Elle se mesure alors en cambrure de chaussures, en longueur de cheveux, en couches de maquillage, en surface de peau dévoilée, en sourires et clins d’œil…

Aujourd’hui donc, la féminité témoigne de la résistance de l’ancienne division sexuée de la société sur le terrain de l’apparence. Ce que Comte-Sponville déplore explicitement, c’est que les femmes se soient mises à porter des bottes, à conduire des motos et à fumer des cigarettes, c’est qu’elles aient délaissé jupes et talons, c’est qu’elles aient gommé en somme les signes extérieurs qui garantissaient de leur adhésion au modèle androcentré. On reconnaît là la rhétorique éprouvée de certains critiques du féminisme qui assimilent émancipation et déféminisation, déplorant que derrière les femmes libérées se cachent en fait de furieuses dévoreuses de mâles. Fort heureusement, cette génération – dont Comte-Sponville est l’un des plus jeunes représentants – vieillit et on n’entend plus que rarement ses regrets en forme d’arguments.

Mais ce qui demeure hélas de cette équation simpliste, c’est la tendance à disqualifier un peu trop systématiquement tout considération pour le corps féminin. J’ai eu l’occasion de l’évoquer ici à propos du tort fait par Marcela Iacub à toutes les femmes lorsqu’elle a imaginé, puis rendu public, ce projet fou d’instrumentalisation éditoriale de son corps. J’ai aussi eu le désagrément d’éprouver personnellement le mépris qui guette quiconque s’essaie à une réflexion sur la corporéité féminine autrement que dans les termes de l’aliénation. Je me souviens encore de cette intellectuelle, pourtant très personnellement concernée par ces problématiques, me répondre avec dédain lors d’un débat radiophonique que mes petites histoires sur le corps des femmes, on les avait déjà entendues, trop entendues… Et je me désole encore qu’on ait pu malencontreusement évoquer mon travail comme une tentative pour « réhabiliter la féminité ». Ce n’est pas que je sois susceptible, c’est qu’en la matière, il me paraît crucial d’employer les mots pour ce qu’ils signifient.

Si féminité il doit y avoir, c’est dans les termes de la pluralité et de la nuance qu’elle doit se comprendre. Ce à quoi les femmes sont aujourd’hui confrontées, c’est à la nécessité de se définir, tant au niveau de leur vie intime que de leur vie sociale, en tant qu’individus de sexe féminin, c’est-à-dire en tant que sujets de droits incarnés. Ce n’est pas tant qu’elles possèdent des corps anatomiquement et physiologiquement différents de ceux des hommes, c’est qu’elles ne peuvent vivre et se penser indépendamment de leur présence charnelle et visible au monde. Que le corps féminin ait été  délié de tout nécessité biologique, neutralisé en quelque sorte, ne dispense pas de réfléchir au sens qu’il continue de revêtir pour celles qui l’habitent.

Chacune d’entre nous se situe quelque part entre la neutralité frôlant la masculinisation et l’outrance touchant à la caricature, nulle ne devrait se trouver stigmatisée pour ce qu’elle présente d’elle.

C’est de féminités au pluriel qu’il convient désormais de parler. On peut se représenter la chose sous la forme d’un éventail largement ouvert, étirant toutes les nuances d’une présentation de soi féminine. Chacune d’entre nous se situe quelque part entre la neutralité frôlant la masculinisation et l’outrance touchant à la caricature, et nulle ne devrait se trouver stigmatisée pour ce qu’elle présente d’elle. Il faudra qu’on m’explique pourquoi il est aujourd’hui si facile d’évoquer l’évolution de l’apparence des hommes dans le sens d’une évidente féminisation (cf. la vague des métrosexuels et autres übersexuels, sans parler de celles et ceux qui introduisent du trouble dans le genre), quand il demeure extrêmement délicat, pour ne pas dire tabou, de qualifier et d’apprécier la tendance inverse qui voit certaines femmes faire le choix de la neutralité, voire de la masculinité (qui n’est pas la virilité, pendant de la féminité). Je voudrais aussi comprendre les raisons de cette assimilation perpétuée entre souci esthétique et alinéation féminine qui réduit les femmes – quasiment toutes les femmes si j’en juge par le souci commun qu’elles manifestent pour leur apparence – au statut d’êtres soumis incapables d’un rapport réflexif et sain à leur propre image. Bon, je m’éloigne un peu de mon sujet et je ne veux pas reprendre ici des arguments déjà développés dans un autre billet.

je termine simplement en y insistant : réfléchir au corps des femmes, ce n’est pas faire l’apologie des signes extérieurs de féminité et regretter cette époque bénie pour Comte-Sponville où les femmes savaient se tenir dans les limites étroites de l’éternel fémin. C’est considérer que l’émancipation déploie ses effets dans tous les domaines et qu’il y a une réponse féministe à la question de savoir ce que c’est pour une femme que d’avoir un corps… féminin !

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